CocoRosie : kitsch et brillant

Publié le Mercredi 29 mai 2013
dans: Blog, Concerts

Des envolées lyriques et des marmonnements grinçants : pas de doute, on est bien chez CocoRosie. Vendredi soir dernier, les sœurs Casady se produisaient lors d’un unique concert berlinois qui marquait le début de leur grande tournée européenne. Moins d’un an après leur dernier passage dans la capitale allemande – en juillet dernier, au Heimathafen – c’est encore à Neukölln, cette fois-ci dans la salle du Huxley’s Neue Welt, que le duo américain présentait son nouvel album, Tales of a Grass Widow.

 

© Marie Gutbub

 

Au fond, c’est toujours la même chose : deux heures d’un savant mélange de kitsch et d’expérimental, de sons, d’images, de danses. À chaque fois, on retrouve avec délice les envolées lyriques de Sierra et les marmonnements plus grinçants que jamais de Bianca, leurs longs vêtements amples qui finissent par disparaître pour laisser voir leurs sous-vêtements incongrus : soutien-gorge à paillettes et bermuda militaire argenté sur caleçon d’homme pour Bianca, collant cycliste en dentelle pour Sierra. Les accessoires extravagants, perruque presque trop longue, couronne de lumières et maquillage néon multicolore. Les interludes où les deux sœurs laissent place à leurs musiciens et filent changer de couvre-chef ou de robe. Et à chaque fois, ce décor savamment étudié pour paraître à la fois simple et extravagant – cette fois-ci, des webcams fixées sur les microphones permettaient la retransmission en direct sur écran géant d’une prise de vue qui rappelait, plus qu’une vidéo musicale, l’esthétique d’une conversation sur Skype.

 

Il y a toujours le moment où l’une sort sa flûte, et l’autre, sa harpe. Celui où Bianca et Sierra se tombent dans les bras, faisant mine d’oublier le public. Celui où tout semble désorganisé, ces petits mots qu’elles se glissent à l’oreille, surjouant une complicité que nul ne doit ignorer. Et cette impression que Sierra aime un peu trop son public, et Bianca peut-être pas assez. Toujours présent également, le fidèle et excellent TEZ au beatbox (impressionnante performance en solo !), moulinant l’air d’une main, une énorme chaîne dorée autour du cou.

 

© Marie Gutbub

 

Cette manière de faire presque rituelle, cet emballage travaillé à l’extrême, pourraient friser le ridicule, s’il n’était à ce point en adéquation avec la musique de CocoRosie. Ce kitsch, ces bizarreries et ce sens extrême du détail, c’est exactement ce que l’on retrouve dans leur musique, depuis leurs débuts, et plus encore dans leur nouvel album. Et que l’on y croie ou non, ça marche : morceau après morceau (magnifiques Smokey Taboo et Beautiful Boyz), les sœurs Casady, plus brillantes que jamais, offrent à leur public des versions soigneusement retravaillées de leurs morceaux, anciens et nouveaux, qui sont autant de perles musicales.

 

Il est loin, le temps où Bianca et Sierra jouaient avec leurs instruments en plastique dans leur chambre de bonne à Paris. Certains regretteront – comme toujours quand une formation musicale évolue, devrait-on dire – leurs débuts plus sobres, et iront jusqu’à renier cette musique et cette ambiance qu’ils jugent devenues trop clinquants, réduits à un pauvre cliché un peu kitsch. Certes, c’est cliché, certes, c’est kitsch au possible, mais d’un kitsch doux dans lequel on sent la trajectoire du duo, l’influence de ses rencontres et collaborations avec une scène arty qui ne renie ni les envolées lyriques, ni les déguisement farfelus, ni les paillettes. C’est un kitsch follement queer, mêlant les références et les styles poussés à leur extrême, qu’ils soient musicaux (opéra, hip hop, musiques électroniques, musiques du monde) ou esthétiques (jouant sur des contrastes tels que moderne/ancien ou masculin/féminin). C’est une savante expérimentation, mêlant des clichés en tous genres qui, au lieu d’ennuyer, se révèlent riches en surprises, passionnants, et féeriques.

 

Frôlant l’insupportable avec grâce et sans jamais l’atteindre, les sœurs Casady ont, une fois de plus, offert ce qu’elles font de mieux à leur public : une magnifique et extravagante fête queer.

 

 

Marie Gutbub

 

 

Séance de rattrapage : dans le cadre de la même tournée, le concert de CocoRosie au théâtre des Bouffes du Nord à Paris… à voir sur Arte Live Web.

 

© Marie Gutbub

 

© Marie Gutbub


© Marie Gutbub

 


© Marie Gutbub

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