TT15: Hilarantes ténèbres

Publié le Friday 22 May 2015

Avec une mise en scène décalée, Dušan David Parízek donne tout son non-sens au texte loufoque du jeune auteur en vogue,  Wolfram Lotz. Des pirates, des militaires, des réfugiés de guerre… se rencontrent dans les circonstances les plus absurdes et on rigole de notre malaise.

 

theatertreffen ttf

© Reinhard Maximilian Werner

 

Une grosse blonde à l’accent autrichien à couper au couteau – la production nous arrive de Vienne – gueule et gesticule, seule sur le plateau : je suis le pirate somalien ! J’ai un diplôme de piraterie ! Avec distinction ! J’ai embrigadé mon ami d’enfance, Tofdau, dans la piraterie – je l’avais perdu de vue, je l’ai googlé, parce que l’amitié, c’est important, chez nous ! Lui, il était tombé dans la misère, il se faisait enfoncer des objets dans le trou de balle – « c’est super de se faire enfoncer des objets dans le trou de balle, mais si c’est pour l’argent, alors c’est nul ! », chouine Tofdau dans la bouche de son ami le pirate somalien, toujours la grosse autrichienne, seule sur scène, qui raconte cette histoire abracadabrante.
 
Une mise en bouche savoureuse – le monologue du pirate somalien, pour ceux qui n’ont pas suivi – amène le récit principal de cette pièce loufoque et sérieuse. Avec le même ton cynique, décalé, absurde, on va suivre d’autres personnages : des militaires embarqués dans une mission secrète dans une guerre lointaine. La mort, la trahison, la cruauté ne sont jamais loin, enveloppées dans un humour froid et distancié. Ils rencontrent un casque bleu italien (qui se plaint de ne rien comprendre à cette guerre à laquelle il assiste – y a pas Internet ici !), un rescapé de la guerre des Balkans qui fait du commerce de petits articles (qui veut mes mangues bio ? mes transistors ? mes boules Quies ?), un missionnaire britannique (qui profite sexuellement des Musulmanes africaines qu’il a converties au christianisme, bien entendu).

 

theatertreffen ttf

© Reinhard Maximilian Werner

 

« Le théâtre est le lieu où la réalité et la fiction s’affrontent, et c’est aussi le lieu où les deux perdent leur sang-froid, dans une collision sacrée », écrit Wolfram Lotz dans son « Discours sur le théâtre impossible »*. Ce texte saccageur démontre le propos : au départ, Lotz était choqué par le procès qu’on faisait à des pirates somaliens à Hambourg, en ignorant tout d’eux. Le résultat est un texte qui part dans tous les sens, s’inspire du livre de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres » et du film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, et touche aux zones d’ombres de l’Occident, de l’extraction du coltan à la guerre des Balkans en passant par le rapport ambigu à l’Islam.
 
Pour jouer tous ces hommes, le metteur en scène tchèque Dušan David Parízek – qui a fait les grandes heures du Divadlo Komedie de Prague, avant qu’on ne lui coupe les subventions et qu’il parte en terres germanophones essaimer son talent – a pris le parti de l’extravagance, et de la féminité. Quatre actrices parfaites (Frida-Lovisa Hamann, Dorothee Hartinger, Stefanie Reinsperger et Catrin Striebeck) se meuvent dans un décor qui s’assume, une palissade en bois ne couvrant pas toute la scène, si bien qu’on voit que les actrices, quand elles ne jouent pas, font les bruitages avec des bouteilles d’eau. Jusqu’à ce que la palissade se casse la gueule et qu’on emploie la pause à la réduire en poudre à la tronçonneuse électrique. Un foutoir jubilatoire.
 
* Wolfram Lotz, « Rede zum unmöglichen Theater »
 
 

Nathalie Frank

 

 

Die lächerliche Finsternis
De Wolfram Lotz, mise en scène par Dušan David Parízek pour le Burgtheater im Akademietheater de Vienne.
Présenté aux Theatertreffen les 13 et 14 mai, Haus der Berliner Festspiele.
Berlinerfestspiele.de

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