TT15: Protection pour tous !

Publié le Friday 22 May 2015

Le Theatertreffen s’est ouvert cette année sur une pièce impressionnante, un appel à prendre conscience, enfin, de la situation des demandeurs d’asile ici et ailleurs, porté par un texte puissant d’Elfriede Jelinek.

 

Theatertreffen TTF

© Krafft Angerer

 

Le contraste est saisissant alors que le spectacle n’a pas encore commencé. Côté salle, le public du Theatertreffen se place nonchalamment, ambiance feutrée, tranquille de fin d’après-midi du mois de mai à Berlin-Ouest. Côté scène, c’est le camps de réfugiés : une trentaine d’hommes et de femmes d’origine africaine s’affairent, discutent, vivotent. Ils forment une masse compacte qui prend la parole alors que les lumières s’éteignent, s’avançant en ligne sur la scène pour crier « We will fight, for freedom of movement is everybody’s rights! ».

 

Et puis, ils disparaissent. Laissent la place à trois hommes blancs, acteurs au Thalia Theater, qui mettent immédiatement les pieds dans le plat et révèlent toutes les difficultés de traiter le sujet sur une scène de théâtre bourgeoise – sont-ils crédibles quand ils parlent à la place des réfugiés noirs ? Quel est leur rôle ? « Attends, je n’ai pas le temps de t’aider, je dois parler de toi sur scène », répètent-ils aux réfugiés qui les interpellent. Le malaise atteint son apogée dans cette scène, délicieusement caricaturale, où les trois acteurs blancs essayent d’embaucher un acteur noir pour leur « projet sur les réfugiés, authentiques » en l’interpellant comme un enfant dans un anglais des plus maladroits. L’acteur noir leur répond dans un allemand parfait, il est un acteur de Hambourg, eux ne comprennent pas ce qu’il dit, ne pouvant pas concevoir que le Noir parle allemand.

 

Dans la bouche de ces acteurs – parfaits – les mots de Jelinek font mouche, magistralement agencés, empruntés par-ci aux réfugiés militants, par-là à une brochure d’accueil autrichienne (« Zusammen leben in Österreich ») ou bien aux plus réticents qui pensent : regarde cet étranger, dans la U-Bahn, il est assis. Pourquoi il a une place, et pas moi ? La mise en scène, intelligente, aiguise toutes les contradictions que Elfriede Jelinek fait ressortir dans son texte. Nicolas Stemann n’hésite pas à en rajouter dans l’exagération à haute dose pour mieux frapper là où on ne l’attend pas – il ose même un semblant de happy end de comédie musicale, cinq acteurs chantent joyeusement leur amour de la liberté, bientôt rejoints par la bande de réfugiés… et puis l’espace se dissocie, les gardes de Frontex débarquent avec des barbelés, ils continuent à chanter, séparés comme si de rien n’était – les cinq acteurs sur le devant de la scène, et les réfugiés, de plus en plus en retrait, derrière les barbelés…

 

theatertreffen ttf

© Krafft Angerer

 

En deuxième partie de spectacle, place à eux – ils reviennent sur scène en masse et à partir de ce moment-là, ce sont eux qui ont la parole. Les réfugiés qui participent au projet – de Hambourg pour la plupart, quelques militants de l’Oranienplatz de Berlin ont rejoint le groupe pour le Theatertreffen – utilisent la tribune pour scander leur parcours, leur désespoir, la manière désespérante dont l’Europe les laisse tomber, les parquant dans des camps, sans droit et sans perspective, les regardant comme des criminels. « Vous nous regardez de haut. Oui, oui, vous en avez assez, on a déjà dit 50 fois la même chose – et pourtant, vous ne nous avez pas encore écoutés ». Un moment fort suit cette parole : les réfugiés s’avancent et pointent du doigt arbitrairement les membres du public, désignant « illegal », « legal », rappelant si c’était nécessaire l’arbitraire du statut de chacun dans la société.

 

Jelinek a intitulé son texte « Die Schultzbefohlenen », littéralement « ceux qui exigent protection », faisant référence aux Suppliantes (« Die Schutzflehenden » en allemand) d’Eschyle, un texte racontant l’histoire des filles de Danaos, roi de Libye. Redoutant un mariage forcé, elles s’enfuient et demandent hospitalité et protection au pays d’Argos, ce à quoi le roi consent avec l’accord de son peuple. Le parallèle est évident, la soirée incite à s’engager – facile à Berlin, la plateforme My right is your right, soutenue par le festival, est ouverte à qui veut s’informer, soutenir ou participer.

 

 

Nathalie Frank

 

 

Die Schutzbefohlenen

De Elfriede Jelinek. Mise en scène par Nicolas Stemann pour le Thalia Theater de Hambourg.

Présenté aux Theatertreffen les 1er et 2 mai, Haus der Berliner Festspiele.
Berlinerfestspiele.de

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