Adams / Childs / Gehry : la diffraction de la beauté

Publié le Wednesday 19 August 2015

Available Light est le fruit de la collaboration entre la chorégraphe Lucinda Childs, le compositeur John Adams et l’architecte Frank O. Gehry. Cette œuvre-jalon dans l’art de la danse et de la performance n’avait été remontée que très rarement depuis sa création en 1983. Elle est ressuscitée cette année pour une tournée à travers le monde, avec un passage opportun à Tanz im August.

 

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© Craig T. Mathew

 

La réunion de ces trois figures-clefs de la scène artistique américaine est issue d’une initiative novatrice et radicale. Julie Lazar, co-fondatrice du MoCA (Museum of Contemporary Art) de Los Angeles, a commandité ce projet pour l’inauguration en novembre 1983 du Temporary Contemporary, un entrepôt reconverti en lieu d’exposition provisoire (le musée était alors en construction à quelques encablures et ne fut achevé qu’en 1986). La tradition de faire dialoguer la danse et les autres formes artistiques n’est pas neuve (Martha Graham et Isamu Nogushi, Cunningham et Cage, Trisha Brown et Rauschenberg…), mais elle prend dans Available Light une dimension particulière.

 

L’œuvre fut conçue in situ, s’insérant dans un espace géographique et humain complexe : en bordure de downtown LA, quartier à l’époque délabré, avec son corollaire de pauvreté, drogue et violence, où de nombreux artistes s’étaient établis dans des bâtiments désaffectés. Aussi le lieu est-il un élément à part entière de la création originale : à l’architecture industrielle répond la conception scénique de Frank Gehry (il réhabilitera l’entrepôt dans son intégralité). La lumière naturelle qui émanait du toit et des murs de l’édifice donne son titre à la pièce. La musique minimaliste de John Adams, Light over Water (LA River n’est pas loin), symphonie pour cuivres et synthétiseurs, est d’une beauté tour à tour sombre et inquiétante puis immatérielle. Le son du synthétiseur, lancinant, s’accorde avec les instruments classiques et n’est pas exempt aujourd’hui d’un petit côté désuet. La symphonie de 55 minutes normalement ininterrompues fut scindée en deux (subdivisée respectivement en 5 et 4 tableaux), afin de laisser une (très) courte respiration aux danseurs.

 

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© Tom Vinetz

 

Afin de prendre place dans l’espace exigu d’un théâtre, le travail de l’architecte fut plusieurs fois remanié, impliquant logiquement une « perte de sens » du concept original de Gehry (lors de la première, le public était assis en face et sur le côté). Le fond de la scène est surmonté par une plateforme, reposant sur un échafaudage métallique, qui confère une forte tridimensionnalité à l’espace scénique. Un grillage recouvre le mur du fond. Le tapis de scène est blanc, le fond noir. À la lumière naturelle se substitue un subtil travail avec la lumière blanche, auquel s’ajoute un éclairage rouge intense.

 

Un son de cuivres, long et profond, retentit. Puis le temps se suspend, en attente de la note suivante. Les onze danseurs se placent sur la plateforme et la scène. Les costumes noirs, blancs et rouges très “années 80″ ont été remplacés par des tenues plus modernes, courtes et asymétriques. Les danseurs évoluent d’abord lentement, par groupe, par couleur, tandis que les autres attendent, immobiles. Les trois couleurs et les placements en quinconce permettent des combinaisons multiples, mathématiques.

 

Le vocabulaire est assez classique dans la position des bras (première, seconde, troisième) et dans le choix des mouvements (renversés, sauts de biche, grands jetés, fouettés et tours fouettés en seconde, cloches, détournés sur demi-pointes…) avec des ajouts plus modernes (tours genoux fléchis comme dans Light de Martha Graham, 1981). Les mouvements sont combinés, répétés dans des chronologies et des directions différentes avec une précision d’orfèvre. Leur agencement en apparence simple, se complexifie rapidement. Les transitions sont rapides. Les ruptures de rythme, les contrepoints et changements directionnels requièrent une maîtrise technique impressionnante. Les groupes alternent, se croisent, l’exploration spatiale (avant, arrière, latéral, diagonal), en symétrie et dissymétrie, s’opérant sur deux niveaux scéniques. Chaque danseur est mis en valeur, les personnalités se détachent, notamment par le travail du haut du corps.

 

Fait remarquable, les physiques sont divers, non normatifs, ce qui est plutôt rare pour les membres d’une même compagnie. L’absence d’éléments rythmiques à certains endroits de la partition représente une gageure pour les danseurs qui doivent trouver une façon de dialoguer avec la musique de John Adams, remplir ses blancs. Le rythme conjoint de la danse et de la musique monte crescendo : la pièce se clôt dans une acmé épique et hypnotique. Les danseurs sont épuisés, l’auditoire ravi.

 

Vidéo de 1983, à la Brooklyn Academy of Music

 

La chorégraphie de Lucinda Childs, qui a étudié avec Merce Cunningham et fut membre créateur du Judson Dance Theater en 1963, est minimaliste. Malgré ses trente ans révolus, elle ne semble pas souffrir de l’épreuve du temps. La clarté du style géométrique, sa beauté formelle, loin d’un intellectualisme post-moderne froid, exprime le mouvement à l’état pur. Comme elle l’expliquait à la curatrice du projet dans le catalogue d’exposition, Lucinda Childs « utilise des idées géométriques et mathématiques, mais ces dernières sont des outils […] pour arriver à une forme d’expressivité ». L’exécution au cordeau de la chorégraphie complexe de l’Américaine, portée par la musique de John Adams, donne à voir une perfection qui confine au sublime. Une seule chose demeure inexpliquée : pourquoi une vingtaine de places est restée vacante dans l’assistance.

 

 

Julie Piérart

 

 

Tanz im August 2015: John Adams – Lucinda Childs – Frank O. Gehry / Available Light
14 et 15 août | Haus der Berliner Festspiele | 20h
 

A voir à Paris : du 30 octobre au 1er novembre au Théâtre de la Ville et du 3 au 7 novembre au Festival d’Automne
 

Plus d’infos sur Tanzimaugust.de et sur Lucindachilds.com

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