Le Presbytère / Ballet For Life ou la soif de vivre

Publié le Friday 24 July 2015

L’ouverture du Presbytère* (Ballet For Life dans les pays non francophones) ne laisse aucun doute : voix de stentor et faisceaux de lumière, le show a des allures de concert de rock. Créé en 1997 par Maurice Béjart, le ballet célèbre deux précurseurs qui brûlaient la vie et les planches : Freddie Mercury, chanteur hors normes du groupe Queen, et Jorge Donn, danseur mythique du Béjart Ballet Lausanne, tous deux emportés à 45 ans des suites du sida.

 

Béjart Ballet Lausanne Presbytere ballet for life

© Francette Levieux

 

À la musique des Britanniques, Béjart allie des extraits d’opéras de Mozart, autre génie éteint à 35 ans, tandis que les costumes sont confiés à Gianni Versace : noir et blanc épurés, académiques glam rock ouverts sur des torses transpirants, look SM cuir, ailes d’ange, costumes de lutteurs… L’extravagance est de rigueur.

 

« It’s A Beautiful Day » résonne, les corps des danseurs, recouverts de linceuls, s’animent. Les anciens de la troupe, comme Julien Favreau et Elisabet Ros, se lancent des regards complices. Des blocs blancs massifs ferment l’espace : les 37 danseurs sont un peu à l’étroit. Les chansons et les tableaux s’enchaînent à la vitesse de vidéo-clips, colorés et virevoltants. Les effets de groupe apportent une grande énergie, notamment au début, rappelant Le Sacre du printemps. Les pieds, nus ou sur pointes, souvent cassés, sont ingambes et intrépides, tandis que les dos, très mobiles, apportent un fort dynamisme, au prix d’une grande maîtrise physique. Les danseurs se fondent ainsi dans le style Béjart, même s’ils semblent plus techniques que leurs aînés, parfois au détriment de la personnalité. Le rôle de Gil Roman, l’actuel directeur artistique de la compagnie, est interprété par Oscar Chacón, certes très bon danseur, mais qui n’a pas la fougue de son prédécesseur, par exemple dans le solo sur « Thamos, roi d’Egypte » :

 

 

Les soli, surtout masculins, sont indéniablement beaux et techniques, avec des sauts, des extensions, des ruptures de rythmes… Comme à son habitude, Béjart mêle divers éléments : pantomine, opéra, tango, flamenco et des mouvements du chanteur, connu pour sa gestuelle outrée. Si le thème central est le sida, la mise en scène n’est ni mortifère ni commémorative. Béjart rend hommage à une époque où l’homosexualité sortait du placard (look queer, popularisé par Mercury, travestissement, clubs gays, backrooms…). Quand l’insouciance se dissipe au fil des décès (Alvin Ailey, Noureev…), reste l’incompréhension. Certaines allusions ponctuent certes le ballet (linceuls, brancards, pleureuses,…) mais au funèbre, le chorégraphe préfère l’optimisme et la vitalité. Un écran projette le solo de Jorge Donn dans Nijinski, clown de Dieu (1971). Les danseurs reprennent leur place initiale sous les linceuls, la boucle est bouclée. Gil Roman les rejoint pour le salut sur la chanson épitaphe, « The Show Must Go On ».

 

L’hymne à la vie de Béjart est d’une grande sincérité. Le ballet interpelle par son sujet audacieux (Freddie Mercury n’annonça officiellement sa séropositivité qu’un jour avant sa mort). Mais la scénographie pâtit d’une certaine lourdeur. Les éléments parlés semblent accessoires et les effets téléphonés et figuratifs sont assez nombreux (danseurs regardant l’heure sur « time », neige / plumes sur « winter’s tale »…). Autrement dit, la mise en scène est TRÈS kitsch. Mais les clips de Queen ne l’étaient pas moins (et inutile de préciser qu’il faut aimer le groupe, car le show dure 1h45). Aussi l’intemporalité des mouvements et du style Béjart ne souffrirait pas d’un peu d’épure, car la scénographie très 90’s épuise l’œil (trop ?) délicat. Toutefois, ce spectacle total a été joué plus de 350 fois à travers le monde. Béjart avait l’ambition affichée d’ouvrir la danse classique à une plus large audience ; il a de toute évidence réussi son pari.

 

* Le titre sibyllin du spectacle fait référence à l’adresse de la compagnie et au code secret de Rouletabille dans Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux.

 

 

Julie Piérart

 

 

Le Presbytère / Ballet For Life

Du 21 au 26 juillet | Deutsche Oper | 39,50-67,50€
Du 28 juillet au 9 août | Philharmonie de Cologne | 39,50€ – 67,50€

Plus d’infos sur le site du Béjart Ballet Lausanne et celui de la Deutsche Oper.

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