Marie Chouinard vs la norme : 1 – 0

Publié le Friday 28 August 2015

Après Lucinda Childs en début de festival, Tanz im August met en avant une autre personnalité de la danse nord-américaine, Marie Chouinard. La chorégraphe, qui a créé sa compagnie il y a 25 ans à Montréal, jouit aujourd’hui d’un succès indiscutable, loin de l’odeur de souffre de ses solos avant-gardistes des années 80. Elle présente sa nouvelle création, Soft virtuosity, still humid, on the edge, ainsi qu’une œuvre de 2011 intitulée Henri Michaux, Mouvements.

 

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© Nicolas Ruel

 

 

Le titre de la première pièce est obscur. Sa signification s’éclaire progressivement à l’écoute de la partition de Louis Dufort et au regard du travail de la Québécoise, qui assure, outre la chorégraphie, la mise-en-scène, la conception vidéo, la lumière et les costumes.

 

La scène est nue. Assises en lotus, lovées sur une plateforme tournante, deux danseuses ressemblent à une sculpture tibétaine. Leur étreinte est filmée en direct et décuplée en kaléidoscope sur le mur du fond, dans un effet psychédélique. Les expressions douces et intimes se transforment progressivement en grimaces exagérées, exécutées au ralenti. Les autres danseurs entrent en scène, traversant rapidement l’espace scénique dans sa largeur. Leurs démarches sont singulières, claudicantes, résultats d’un handicap. Toutefois, ce « ministère des silly walks » n’est ni cruel, ni moqueur (bien que certains y aient vu une offense éhontée aux personnes handicapées). Marie Chouinard interroge la différence avec ludisme et sincérité, le grotesque, la difformité, l’animalité étant des constantes dans son travail. Le corps jadis grimé, affublé de prothèses, est ici montré sans artifices. Les costumes, modulables, mettent en valeur les visages puis les dos, osseux, musculeux, expressifs. Le dispositif vidéo sophistiqué et signifiant occupe une place centrale dans la pièce (cf. l’espèce de « scène de rue » peuplée d’originaux, de fous…). Des solos à la frontière de la raison entrecoupent les compositions de groupe.

 

Puis le rythme effréné laisse place à une lenteur contemplative. La musique électronique devient organique (chants d’oiseaux, sons mouillés, spongieux). Les danseurs se rassemblent en un monticule mouvant. La caméra passe d’un visage à l’autre. Les émotions, interactions, introspections émergent. L’effet cinématographique du gros plan et les clairs-obscurs caravagesques nous happent dans l’observation religieuse de cette fresque au ralenti, découverte lentement à travers la lorgnette de l’objectif. Puis le charme est rompu et chacun repart à ses déambulations. Après le crescendo conjoint de la musique et de la chorégraphie vient un nouvel apaisement. Une vidéo d’inspiration indienne et un personnage ailé apparaissent sans que l’on comprenne réellement leurs rôles. Malgré la force et la cohérence de l’ensemble, la chorégraphie, de près d’une heure, semble parfois manquer de transition entre les tableaux.

 

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© Marie Chouinard

 

 

La seconde pièce se fonde sur Mouvements, d’Henri Michaux, publié en 1951. Constituée de 64 pages de dessins à l’encre et 15 pages de poème, l’œuvre est issue de l’expérience par Michaux de la mescaline, drogue hallucinogène utilisée par les chamanes andins. Les pages sont projetées sur le mur du fond ; le danseur, en académique noir, regarde le dessin et tente de le reproduire avec son corps (cf. étymologie de choré-graphie). Les encres de Michaux sont tour à tout abstraites et lyriques puis zoomorphes ou anthropomorphes. Les premiers dessins sont déchiffrés avec jeu par trois (très bons) danseurs, dont Carol Prieur, interprète fétiche de Marie Chouinard, pour laquelle le solo avait été créé en 2005. Ils sont rejoints par sept autres danseurs, lorsque les figures se complexifient. Les images de plus en plus rapprochées et hallucinées se succèdent à un rythme soutenu, portées par une musique véhémente. Un extrait du poème est déclamé par Carol Prieur. Le texte est souvent inintelligible, car progressivement hurlé par une danseuse survoltée. La musique électronique syncopée, expressionniste de Louis Dufort atteint son degré le plus dramatique dans la scène finale. Sous un stroboscope hypnotique, les danseurs, les corps découverts, dansent frénétiquement sur les derniers dessins du recueil. L’acmé de l’hallucination visuelle et auditive donne un final électrisant, un brin prévisible.

 

 

Les deux chorégraphies de Marie Chouinard impressionnent par leur précision et leur inventivité. La Québécoise, en véritable démiurgique, ne laisse aucune place au hasard. Les danseurs exécutent leur partition avec une minutie impeccable, clairement perceptible dans Mouvements, toute en gardant une ardeur viscérale. La première pièce est également fort intéressante pour son approche de l’expression. L’humanité semble se lire sur les corps, déformés, transformés, informés, qui s’éloignent puis se retrouvent. La collaboration de près de 20 ans avec Louis Dufort est solide : aux paysages sonores de l’un répondent les compositions humaines de l’autre, drôles, surprenantes et jamais tièdes.

 

 

Julie Piérart

 

 

Compagnie Marie Chouinard

Soft virtuosity, still humid, on the edge & HENRI MICHAUX : MOUVEMENTS

Haus der Berliner Festspiele
19 et 20 août | 20h | 15-35€
Tanzimaugust.de
Mariechouinard.com

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