Tanz im August : entre archives, machines et enfers

Publié le Dimanche 30 août 2015

Notre rédactrice Danse vous a préparé un condensé de la dernière semaine de Tanz im August : de l’icône new dance britannique au minimalisme australien, en passant par la philosophie d’une Djane, le programme de cette édition 2015 est on ne peut plus éclectique…

 

rosemary butcher the test pieces tanz im august

 

Pour la rédaction de Berlin Poche, le festival a commencé par une rencontre Skype avec l’adorable Rosemary Butcher, qui représentait cette année une rétrospective de son travail. Moving in Time. Making Marks and Memories est le titre de l’exposition cadrant la programmation située intégralement à l’Akademie der Künste. L’expo retrace ses archives à travers des vidéos, documentation écrite et entrevues portant sur son travail depuis 1976, mais aussi en programmant deux performances et deux installations vidéo anciennes et récentes.

 

L’ouverture a présenté une installation vidéo Secrets of the Open Sea et la performance The Test Pieces. Dans ce premier tryptique légèrement énigmatique, troublant et attirant, une danseuse se retrouve dans un espace industriel blanc indéfinissable. Elle passe d’un écran à l’autre en répétant un schéma de mouvement, comme si elle était à la recherche de souvenir. D’un air éloigné et reculé, elle donne presque l’impression d’un robot mécanique, sans identité. L’a-t-elle perdue ? Part-elle à sa recherche en se souvenant ?

 

Après une pause de 20 minutes, on retrouve la même grande halle, transformée en substitut de la galerie de 110 mètres du Kunstbau/Lehnbachhaus à Munich, pour lequel la performance The Test Pieces avait initialement été conçue. Sur scène, plusieurs cordes très épaisses sont éparpillées et, au fur et à mesure, déplacées par les cinq danseurs. Voilà l’action principale qui se déroule en tout trois fois, avec de petites pauses entre les sections. Comme composition beaucoup plus intrigante, notez ces quatre écrans vidéo installés au ras du sol, focalisant uniquement sur les pieds des danseurs, à chaque fois que l’un d’entre eux passent devant L’une des cameras placées aux quatre coins de la scène. Cela déconstruit l’espace et donne l’impression que les pieds des danseurs se trouvent en même temps ailleurs.

 

antony hamilton alisdair macindoe tanz im august

© Gregory Lorenzutti

 

L’archive de Rosemary Butcher vaut le coup d’être vue, surtout en ce qui concerne son approche de la mémoire et de son propre travail. On a le sentiment de « plonger dans les années 70 et d’être tout de même en plein 2015″, comme le résume une des spectatrices plus âgée. Et pourtant cela veut juste dire que le travail de Butcher fonctionne, que la mémoire est réactivée : nous sommes dans un présent actuel qui nous fait revenir dans un passé par le mouvement, et peut-être qui nous transpose dans un future lointain que nous cherchons encore ?

 

Changement de scène, rendez-vous à la magnifique Blackbox du HAU3, ouverte uniquement durant les festivals et qui s’offre parfaitement à l’installation conçue par les Australiens Antony Hamilton (N.D.L.R. connu entre autres pour ses collaborations avec Chunky Move et pour l’Opéra de Lyon) et Alisdair Macindoe. MEETING est un récital robotique, minutieusement planifié. Un cercle de 64 machines, des sortes de mini métronomes battant le rythme sur le sol. Les deux danseurs, extraordinaires, explorent un langage du mouvement plus que minimaliste, presque au ralenti. La chorégraphie de Hamilton est clairement inspirée par le popping, style de danse break apparue en Amérique du Nord, et qui s’est caractérisé par une gestuelle d’isolation tout en se tenant sans cesse debout. Hamilton et Macindoe bougent leurs bras telles les aiguilles d’une montre. Le son qui émane des machines devient corporel et traverse le corps faisant, de temps en temps, sursauter le muscle sans prévenir. Les épaules remuent et les pieds battent la mesure, sans pour autant évoluer sur une réelle partition. Puis, s’ajoute le langage. Des suites mythiques composées de chiffres et de notes sont installées sur trois pupitres (N.D.L.R. le public aura la possibilité de le constater à la fin du spectacle).

 

Macindoe, le plus jeune des deux interprètes et constructeur instrumentaliste des petites machines, compte la mesure sur ses lèvres, de manière presque invisible mais à une rapidité impressionnante. Les corps bougent peu, demeurent presque raides, contrôlés par la tension qui les traverse et les rende mobiles en même temps. Tout à coup, la tension s’échappe, les deux danseurs s’assoient par terre, se regardent, échangent même quelques mots que le public ne comprend pas. Pourquoi sortir du jeu tout à coup, pourquoi couper le cordon établi et l’attirance du public ? Peut-être qu’il est tout simplement nécessaire de donner au corps une pause ? Car les pauses redonnent une touche humaine aux corps-machines définis par Hamilton et Macindoe. Vers la fin, les sons grattent et tambourinent de plus en plus et les deux visiteurs du MEETING se fondent dans le décor, bougent au ralenti et s’effacent en déplaçant le cercle de métronomes de telle manière que la scène se transforme en installation méditative, continuant sans eux, encore une dizaines de minutes au moins, avant que le dernier battement retentisse.

 

 

La force de Tanz im August réside dans sa diversité : on peut presque toujours avoir un coup de cœur pour un chorégraphe méconnu, et les grands noms peuvent aussi décevoir. D’ailleurs, à ce sujet, tout ce qui brille n’est pas or. Après avoir lu diverses critiques à propos de Stephanie Thiersch, je suis intriguée par la pièce Bronze by Gold de sa compagnie MOUVOIR. Cependant la soirée s’avère être un challenge de patience. Plusieurs spectateurs quittent la salle, les plus courageux prennent leur mal en patience. Quelques fans au fond de la salle sont enthousiastes : tonnerre d’applaudissements au final. Et tout ça pourquoi ? Pour avoir essayé de mélanger musique nouvelle du Quatuor Asasello et Dj Elephant Power (electro hype, la combinaison du moment apparemment), un décor minimaliste façon arrière de scène, des costumes fluo, de l’impro et des non-danseurs au milieu des danseurs ? Too much ou pas assez ? Les danseurs ont l’air abandonné, certains ne sont remarqués que vers la moitié de la pièce. Personne n’a dû travailler leurs mouvements avec eux et l’échange prévisible ABAB, entre musique live et Dj-Set, ne surprend malheureusement plus personne. Du coup les moyens proposés et les possibilités de MOUVOIR s’épuisent… Et puis, on reste sur sa faim concernant la transition du bronze à l’or ! La description parle d’exigence physique, d’extrêmes.  Extrêmement ennuyeux, ça oui.

 

Dernier essai et questionnement, mais de tout autre genre, La Veronal. La compagnie espagnole de Marcos Morau nous présente Voronia, une pièce sur l’enfer. Et on y croit, non seulement à cause de l’ascenseur sur scène qui fait penser à Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle. Toute la scénographie et aussi l’esthétique de Morau, comme on le comprendra durant l’entretien qui suit le spectacle, est très cinématographique, sa compagnie étant créée par une association d’artistes de divers milieux : danse, cinéma, photographie ou littérature.

 

La scène est déjà remplie quand le spectateur retrouve sa place :  un groupe de nettoyeurs, équipés de balais et d’aspirateurs sur le tapis rouge étalé par terre, croisent des figurants bien mixes qui ont répondu à un open call, et au milieu de tout ça, un petit garçon en queue-de-pie qui a l’air d’attendre le début et de s’ennuyer éperdument. Finalement, le petit garçon recule vers le rideau, la colonne quitte la scène et le petit maître de cérémonie est rejoint par le premier danseur. Une fois que ce dernier se positionne devant le rideau, une projection vidéo s’enflamme et le brûle. Au-dessus de la scène, apparaissent en surtitrage des phrases de la Bible. C’est clair : nous brûlerons tous en enfer.

 

Le langage chorégraphique de Morau est impressionnant, quoi que répétitif. Les danseurs sont d’une flexibilité incroyable, hommes comme femmes, et leur langage gestuel est en même temps extrêmement saccadé mais non moins fluide. Musique et atmosphère hitchcockienne, une table rappelant la Cène, un ours polaire, un policier qui fait une apparition absurde de temps en temps et surtout les citations bibliques qui continuent d’être projetées… cela pourrait être bien trop rempli, mais dans le monde de Morau, ça fait sens. Le pathétique prend le dessus de temps en temps, mais toujours de manière crédible. Ainsi on pardonne quelques scènes trop longues de chaos général, comme ces figurants tout nus dans l’ascenseur ou emcore cet éclairage du public à la fin. On aurait compris sans cela aussi, mais peut-être que Morau n’a que voulu nous montrer le chemin vers l’enfer. Comme le souligne le chorégraphe, Voronia ne serait peut-être que « l’exploration d’une idée, d’une cave en Géorgie qui est bien réelle et pas sous terre »…

 


La boucle de cette dernier papier Berlin Pochesque est bouclée. Quant à cette 27e édition de Tanz im August, elle se clôturera par Rosemary Butcher et sa création Scan, à voir au HAU1.

 

Berlin Poche a beau ne plus paraître ni sur papier ni en ligne, à partir de maintenant chaque nouvelle édition de Tanz im August sera truffée de souvenirs de ces sept dernières années. Merci et révérence. Et aussi une pirouette pour finir !

 

 

Florence Freitag

 

 

Tanzimaugust.de

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